Les élèves qui ont des difficultés de comportement sont souvent ceux dont on se souvient, peut-être parce qu’ils ont commencé par nous mettre, nous-mêmes, en difficulté. Mais quelle fierté quand on les voit progresser ! Il s’avère aussi, bien souvent, que ces élèves s’avèrent tout à fait attachants, mais ce ne sera pas le propos ici.

Toujours est-il qu’il peut arriver, à un moment donné ou à un autre, qu’on se retrouve face à un élève qui semble avoir toutes les peines du monde à se canaliser. Il peut même paraitre ne pas en avoir envie du tout ! Il est agité, bouge sans cesse, ne tient pas en place, joue avec ses affaires, intervient et interrompt la classe sans cesse, sans y être invité bien sûr, et n’a pas toujours l’air très investi dans son travail. Certains demandent très souvent de l’aide, d’autres non.

Bien sûr, nous savons tous un nombre incalculable de choses que nous ne devrions pas faire : privations, punitions et même sanctions inefficaces à répétition. Tout ce qui risquerait de stigmatiser l’élève serait à proscrire. Nous savons aussi qu’il faudrait réussir, dans l’idéal, à mettre en place un renforcement positif, sans pour autant tomber dans le “marchandage” où le moindre effort mériterait “salaire”. Bref, au final, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés lorsqu’il s’agit de définir ce qu’il faudrait mettre en place pour accompagner l’élève positivement dans ses efforts.

Cet article ne pourra pas être exhaustif et n’essayera pas de l’être. Il y a beaucoup à dire sur les élèves qui ont des difficultés importantes de comportement. Vous trouverez déjà quelques informations dans mon article général sur les élèves à besoins éducatifs particuliers et notamment dans la partie consacrée aux élèves agités. S’il s’agit plutôt d’un profil “provocateur”, alors, l’article concernant les comportements oppositionnels vous intéressera peut-être davantage.

Des jokers pour aider

Un autre article viendra probablement compléter celui-ci pour parler de diverses aides que nous pouvons mettre en place avec un élève qui peine à tenir en place, lorsque la difficulté est vraiment importante. Ici, je propose uniquement un dispositif que j’avais inventé il y a quelques années pour un élèves souffrant d’un TDA et que je suis amenée à réutiliser : les jokers. Le concept n’est pas nouveau. Les jokers sont tantôt collectifs, tantôt individuels, mais généralement une récompense. Ici, on parlera plutôt d’un joker comme d’une carte à jouer de temps en temps, pour se sortir d’une situation difficile.

Le fonctionnement des jokers

Le principe du joker est assez simple. L’élève commence la journée avec un nombre donné de chaque joker, en fonction de ses possibilités. Par exemple, on peut commencer avec cinq jokers de chaque. Il convient à l’enseignant de définir (avec l’élève ou non), les comportements ciblés. Il est important d’en limiter le nombre : un à trois maximum me semble une tranche raisonnable.

Dès qu’il en ressent le besoin, l’élève peut utiliser un joker pour faire quelque chose qu’il n’aurait normalement pas le droit de faire (se lever, parler, etc.).

Si l’élève sent l’agitation le gagner et aimerait se lever pour se dégourdir les jambes, il peut m’interpeller (en levant le doigt de préférence) pour me le signaler. Il me donne un joker et il a alors le droit de marcher un peu le temps de reprendre le contrôle.
A la fin de la journée, nous comptons les jokers restants. C’est donc une forme d’évaluation positive des progrès puisqu’on ne compte pas le nombre d’écarts mais un nombre de réussites. De plus, c’est assez intuitif puisque plus le nombre restant est grand, plus on est en réussite.

Les intérêts du dispositif

Des jokers pour cibler

Evidemment, le dialogue sera la clé. On discutera beaucoup avec l’élève sur ses difficultés mais on l’observera aussi. On cherchera les moments ou les situations les plus difficiles mais aussi les comportements les plus perturbateurs. Ce sont ceux qu’on voudra cibler et dont on voudrait diminuer la fréquence.

Jusque là, j’en ai observé deux qui peuvent être vraiment dérangeants et qui se retrouvent chez ces élèves :

  • se lever de sa chaise, se balancer, se promener sous la table : bref, ne pas être installé calmement, au risque de déranger les élèves alentours
  • prendre la parole de façon intempestive sans y être invité et sans avoir demandé la parole, interrompant ainsi sans cesse le fil pour tous et accaparant l’attention par la même occasion

On parle bien sûr de moments où ces comportements ne devraient pas avoir lieu ou peuvent déconcentrer les autres élèves ou déranger la classe. Il ne s’agirait pas de prétendre que la classe idéale est une classe où tous les élèves sont tout le temps assis, sans bouger et sans jamais prendre la parole.

Ainsi, il me semble important de discuter avec l’élève pour réussir à faire émerger ces comportements perturbateurs mais aussi de l’aider à réaliser la mesure dans laquelle ces comportements peuvent déranger. L’élève doit avoir conscience et un minimum envie d’évoluer et pour cela, aucun système ne pourra remplacer une relation de confiance et le dialogue.

Les jokers ne viendront que dans un second temps, pour matérialiser ces comportements ciblés. Ils présentent le comportement perturbateur mais aussi un exemple de ce qui est attendu.

Le joker “se lever de sa chaise” matérialise ce mouvement potentiellement dérangeant mais montre aussi un élève bien installé, assis et attentif.
Le joker pour demander de l’aide pour écrire

Chez certains élèves souffrant d’un trouble du comportement, il arrive qu’il y ait aussi des difficultés à passer à l’écrit : copie, entrainement écrit, etc. Certains d’entre eux prennent alors rapidement l’habitude de dépendre de l’aide d’une tierce personne ou d’un support photocopié, par exemple. Pourtant, je trouve important de faire l’effort d’écrire. Certes, l’écriture est souvent difficile à lire et le geste peut occasionner une certaine fatigue.

Cependant, je crois aussi que ces élèves aspirent, au fond, à être “un peu plus comme les autres”. Les inviter à faire l’effort d’écrire par eux-mêmes, c’est leur offrir cette occasion. C’est aussi une opportunité formidable de les féliciter pour des progrès directement visibles. Enfin, c’est un premier pas sur le chemin des nombreux efforts qui seront nécessaires pour atteindre une posture d’élève.

J’ai donc créé un joker “demander de l’aide pour écrire” qui présente deux avantages. Le premier, c’est que l’élève prend conscience de quand et pourquoi il a besoin d’aide. Le second, c’est qu’il va pouvoir mesurer les progrès qu’il fait en autonomie, de ce point de vue.

Par contre, je n’utilise pas systématiquement ce joker puisqu’il ne correspond pas à tous les élèves !

Des jokers pour prendre conscience

L’élève sait donc ce qui pose problème dans son comportement. Néanmoins, il ne sait pas forcément expliquer quand, ni pourquoi. Ainsi, le joker va aider.

En effet, quand l’élève voudra utiliser un joker, il devra être capable de réprimer le comportement en approche pour demander “Maitresse, j’aimerais utiliser un joker.” Du coup, il est amené à observer les signes avant coureurs d’un éventuel débordement.

Bien sûr, au début, ça ne fonctionne pas très bien, d’autant que l’élève a souvent du mal à attendre qu’on lui donne la parole. Cela dit, chaque fois que nous prenons un joker, nous pouvons en faire une opportunité pour signaler l’un ou l’autre des indices qui auraient pu lui permettre de réaliser qu’un “débordement” était en approche. Ce genre de discussion se fait de préférence discrètement, à l’abri des oreilles indiscrètes.

Des jokers pour mesurer les progrès

Puisqu’à la fin de la journée, nous comptons ce qu’il reste, nous mesurons les progrès : combien de jokers n’ont pas été utilisés. Les progrès sont alors mesurables et plus concrets, pour l’élève, qu’un simple commentaire du type “Tu fais des progrès, je le vois bien.” répété chaque jour. Il n’est plus même dépendant de notre retour, même s’il reste apprécié.

Des jokers pour moduler un éventuel système de comportement

J’utilise en général un système d’affichage avec 4 couleurs pour les comportements. Le problème, c’est que ces élèves sont souvent “dans le rouge”. A partir de là, plus de nuance. Le système devient inutile et inefficace. Du coup, comme l’élève a des jokers, un certain nombre de comportement n’est plus sanctionné. Les jokers peuvent servir d’avertissement : si tu n’as plus de jokers pour te lever, alors, tu n’as plus le droit de le faire.

Certes, en général, je ne sanctionne pas ces élèves pour ces raisons. Mais, mine de rien, lorsqu’on a repris dix fois d’affilé en moins de deux minutes le même élève qui coupe la parole de tous, on est bien obligé de faire quelque chose. Parler ne semble plus fonctionner. Le joker rend la chose plus concrète : je m’approche et si l’élève ne se calme pas, je peux lui prendre un joker au lieu de le sanctionner d’un changement de couleur. La marge de tolérance est donc plus grande, mais apparait comme moins arbitraire grâce aux jokers.

Des jokers pour communiquer avec les familles

J’aime aussi ce dispositif car il me permet, via une fiche de suivi, de consigner ces progrès. Les familles peuvent ainsi suivre l’évolution des progrès de leur enfant mais aussi avoir une analyse plus fine. On n’a plus nécessairement besoin de se rencontrer toutes les deux semaines pour faire le point et l’élève peut fièrement témoigner de ses progrès, preuve à l’appui.

Les limites du dispositif

Evidemment, ce dispositif n’a rien d’un dispositif miracle. Rien ne saurait remplacer le dialogue, la réflexion, notre capacité d’adaptation et d’analyse, etc. Comme je le disais, j’ai toujours dans l’idée de rédiger un article plus détaillé sur ces élèves à besoins éducatifs particuliers mais c’est un gros morceau, qui me prendra du temps !

Qui plus est, je l’avais conseillé à une collègue qui récupérait un de mes élèves avec qui ça avait merveilleusement bien fonctionné. L’année d’après, ça n’a pas du tout eu l’effet escompté ! En effet, ce dispositif n’est pas évident à mettre en place. Il dépendra beaucoup de la rigueur mais aussi de la souplesse avec laquelle on l’utilisera.

Le climat de la classe est, quant à lui, tout aussi important ! Il faut que les autres élèves aient accepté qu’il y a des différences avec les élèves différents, que ce sont des adaptations mais qu’elles ne sont pas injustes. Bref, on ne peut pas se lancer dans un tel dispositif sans préparation et sans avoir anticipé un minimum du point de vue de l’élève comme de la classe. Par contre, les autres élèves n’ont pas besoin d’avoir accès au détail du dispositif. Comme je leur dis souvent, les seuls concernés par la scolarité d’un élève, c’est l’élève lui-même, sa famille et moi.

Si vous souhaitez utiliser ces jokers, prenez le temps de vous approprier ce support et pensez à échanger avec l’élève, sa famille et la classe.

Les fichiers

Deux documents vous sont proposés :

  • Les cartes jokers à imprimer en recto-verso sur du papier 160g, à plastifier et à découper.
  • Les fiches de suivi à compléter (en version 4 jours ou 4,5 jours).

Jokers de comportement

Suivi des jokers de comportement