Les conflits entre élèves peuvent rapidement nous envahir et diminuer considérablement le temps accordé aux apprentissages, perturber le climat de la classe et pomper toute l’énergie du professeur qui tentera de les résoudre sans cesse, sous peine de ne pouvoir enseigner. Je m’étais donc proposée, il y a un petit moment déjà, pour rédiger un article sur ma façon de faire, que j’utilise depuis peu mais qui a déjà fait ses preuves du CP au CE2.

Entre temps, l’an passé, j’ai entendu parler des « messages clairs » qui semblent être en accord avec ce que je pratique. Cependant, n’ayant ni été formée à cette « méthode » ni mené d’enquête approfondie, je ne vais expliciter que ma façon de faire et je vous laisserai le loisir de vous documenter par ailleurs (ce que je ferai aussi de mon côté lorsque j’en trouverai le temps). Une petite recherche sur un moteur de recherche quelconque devrait pouvoir vous renseigner aisément. J’ai par exemple trouvé ce pdf sur Eduscol ou cet article sur le site Cahiers Pédagogiques.

Genèse et premières réflexions

Avant d’expliquer cette façon que j’ai de traiter les conflits, je voudrais d’abord parler des constats qui m’ont amenés à cette pratique. Il s’agit d’observations personnelles, certaines plus creusées que d’autres. Quoiqu’il en soit, elles sont à prendre avec un grand recul : elles ne sont pas le fruit d’une analyse fine menée de manière méthodique, elles ne sont pas non plus le résultat d’une documentation intensive et sont assurément limitées par mon expérience, elle-même limitée par les années, les élèves et le milieu observé. Je travaille dans un milieu de type ZEP depuis ma première affectation mais même dans ce milieu, sans doute d’autres enseignants verraient tout autre chose.

D’ailleurs, je vous invite à partager vos observations en commentaire et ne demande qu’à en apprendre plus, à comprendre mieux, à élargir mon champ de vision. Vous reconnaîtrez peut-être des situations que vous avez déjà vues, ou ne serez peut-être pas du tout d’accord avec ce que j’ai cru percevoir. Quoiqu’il en soit, je vous invite à échanger calmement. Cet article pourra encore évoluer, tout comme ma pensée !

Je rappelle donc une ultime fois que tout ceci ne sont que des suppositions, de simples « remarques » faites par-ci par-là. Il n’y a pas non plus de jugement : ni des élèves, ni des familles, ni même de la société. J’observe et je partage. Juger n’apporterait rien de constructif.

Un manque d’outils pour exprimer la blessure

Depuis que j’enseigne, j’ai pu avoir affaire à des élèves de tout âge mais ce sont d’abord les plus grands qui m’ont questionnée. Souvent, un simple regard, un ricanement, une défaite dans un jeu, pouvait dégénérer en coups et en violence physique ou verbale, voire en acharnement. En effet, la frustration, la colère, l’énervement, la tristesse et toutes ces émotions négatives n’avaient pas de nom et les élèves l’exprimaient souvent par « il m’a soûlé, alors j’me défends ». Ils étaient bien en peine d’en dire plus. Chaque mot, chaque regard, pouvaient constituer une agression intolérable, une remise en question de leur intégrité et chacune de ces agressions devait trouver une réponse appropriée, totalement disproportionnée dans les faits (en tout cas selon notre propre échelle de jugement, celle des professeurs en général).

Des discours parfois ambivalents

De même, j’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup de parents m’affirmer que leur enfant a d’abord été la victime, et qu’ils l’ont alors encouragé à se défendre, refusant par la même occasion de réprimer entièrement l’acte de violence de celui-ci. De mon côté, j’étais ahurie : quand bien même il avait été la victime, on ne pouvait cautionner, même à moitié, qu’il se transforme en « bourreau ». C’est d’autant plus vrai que la victime se retourne rarement longtemps contre son « bourreau » mais rapidement contre une autre victime, plus accessible et moins dangereuse. C’était un cercle vicieux d’où il était difficile de sortir et le demi-soutien des familles parfois rencontré n’aidait pas beaucoup. Bien sûr, il y a aussi les familles qui refusent vivement la violence, mais les problèmes ne venaient que rarement de celles-ci et restaient très ponctuels. Toujours est-il que ce « Oui, il ne doit pas frapper, mais ce n’est pas lui qui a commencé. » est un autre problème auquel nous sommes confrontés. Cela dit clairement que tant que nous n’avons pas réglé le problème venant de l’autre enfant, la situation risque de se reproduire. Le comble dans tout ça ? L’autre famille risque de nous tenir le même discours… Nous voilà bien avancés ! J’ai vite compris que ce serait à moi de mettre en oeuvre des solutions.

La méconnaissance des émotions

En arts, aussi, nous remarquions, avec des collègues, que les grands manquaient de mots. Ils ne savaient rien dire face à une oeuvre, visuelle ou auditive, si ce n’est « j’aime bien » ou « je n’aime pas », et encore… Beaucoup restaient indifférents. Difficile aussi de leur faire découvrir la poésie, la beauté, la douceur, la solidarité, l’amitié véritable ou l’amour (l’affection). Or, il me semble qu’une des raisons pour lesquelles nous, adultes, évitons aussi les conflits stériles et cherchons des solutions, est que nous savons apprécier ce qu’il y a d’agréable et de précieux dans les bons moments et les sentiments positifs.

Pour eux, il ne semblait n’y avoir que « bien » et « mal ». De ce fait, tout ce qui les heurtait était forcément intentionnellement dirigé contre eux. Un élève qui trébuche et en bouscule un autre l’a forcément fait exprès. Un élève qui en regarde un autre le « cherche » forcément.

Une échelle de valeur difficile à comprendre

Dans cet univers où ne sont perçues que des agressions constantes, il ne semblait pas y avoir non plus grand besoin de hiérarchiser les attaques, ou alors l’évaluation de la gravité était faite selon une échelle qui nous semble complètement incongrue et difficilement compréhensible. Demander des nouvelles de sa famille à un élève dont la grand-mère vient de mourir était une attaque bien plus grave que de mettre un coup de poing dans le visage d’un autre élève. Et cette première offense avait forcément été volontaire, il ne pouvait en être autrement ! Inutile de discuter : une bonne bagarre organisée avec un groupe, rouer de coup l’agresseur ou alors le harceler constamment pendant des semaines, semblait une réaction juste et équitable.

La dramatisation

Ajoutons à cela l’influence des médias de masse, et notamment de la télévision ou des vidéos sur internet. On y valorise l’excès, l’extrême, les mises-en-scènes dramatiques et les « grandes batailles » livrées contre « l’injustice ». Après tout, il suffit de regarder une émission de téléréalité pour observer des « adultes » se distribuer des coups parfois ou s’agresser verbalement à n’en plus pouvoir pour des futilités, présentées comme des grandes causes profondément justes par les protagonistes. On trouve sur internet des « youtubeur » ou des streamers qui se mettent en scène pour « rager » contre le jeu, les joueurs opposants afin de générer de l’audience ou faire rager (d’ailleurs, vous devez connaitre ce mot maintenant, les élèves l’utilisent sans cesse). Les enfants sont livrés à ces émissions sans filtre, ces émissions censées présenter du « vrai », et ne semblent pas conscients qu’il s’agit de mises-en-scènes souvent savamment orchestrées. Alors ils reproduisent souvent et on reconnait des gestes ou des expressions.

Le modèle de l’adolescent

Que ce soit par la télévision, par le grand frère qui revient du collège victorieux, racontant ses propres batailles, les jeunes élèves semblent prendre pour modèle des adolescents, sujets de leurs émotions vives, et non pas les adultes « accomplis ». Ils n’aspirent pas à notre petite vie tranquille en apparence, apaisée, qui semble nous empêcher de les comprendre. Ils ne paraissent pas se voir comme nous plus tard, ils se disent déjà que nous faisons partie d’un autre monde que le leur, et qu’il leur est inutile d’essayer de nous ressembler. D’ailleurs, ceux qui le font, ces élèves sages et réservés qu’on n’entend pas, ne sont-ils pas des victimes constantes ? Cela a de quoi leur donner raison.

Les émotions interdites

Ne parlons pas (en fait si) des émotions interdites. N’avez-vous jamais grincé des dents lorsqu’un père, en colère, dispute son enfant en lui signalant qu' »un garçon, ça ne pleure pas » ? C’est un discours que j’entends peu, heureusement, mais qui, prononcé ou non, révèle bien que certaines émotions sont interdites. Or, nul ne peut interdire aucune émotion. Les émotions nous viennent et tout ce que peuvent apprendre les élèves, c’est à les comprendre et à les apprivoiser (plus que les contrôler) pour pouvoir réagir de façon sensée et pertinente. On comprend bien qu’à tenter de s’interdire certaines émotions, les élèves peuvent avoir du mal à y voir clair et risqueront de réagir plus brutalement.

Ma gestion des conflits

En fait, le but est plutôt de ne plus gérer les conflits. En effet, tout ce long constat que j’ai tenté de rédiger ci-dessus, nous mène à comprendre que nos élèves n’ont pas les moyens d’exprimer ce qu’ils ressentent et donc de comprendre ce que ressentent les autres. Leur demander s’ils aimeraient être à la place de leur victime ne fait alors aucun sens, ils nous répondent « non » pour de multiples raisons, parfois même simplement parce qu’ils savent que c’est la réponse attendue, mais ne comprennent pas forcément ce que nous voudrions qu’ils aient compris. Je dois bien avouer qu’il m’est même arrivé, en tout début de carrière, de me contenter de cette réponse et de cette accalmie temporaire, sachant pertinemment qu’il y avait de fortes chances que le problème ne soit pas résolu, tout simplement parce que j’étais à court d’idées et de solutions.

Eviter les conflits

Du coup, plutôt que de me trouver face à cette impasse, j’ai préféré anticiper. Anticiper, cela signifie que mon but est d’éviter les situations conflictuelles. J’en parle déjà un peu dans mon article sur la gestion des comportements. L’idée, c’est de réussir à créer un climat où le conflit n’est pas souhaité, leur apprendre à apprécier et savourer les moments de paix et de joie.

Le professeur est un modèle

Par exemple, j’évite au possible de crier, de m’énerver, de me donner en spectacle dans ma colère ou mon agacement. En effet, si la maitresse, l’un des modèles premiers des enfants, se met à hurler comme une hystérique quand cela ne va pas, cela signifie que c’est un comportement acceptable. Qu’est-ce qui interdit aux enfants d’en faire autant ?

Et si je punis à chaque fois, si je ne laisse rien passer : cela veut aussi dire que le pardon n’a pas sa place. En me montrant tolérante, en verbalisant que je sais que le bavardage, que l’agitation ou que l’intention ne sont pas dirigés contre moi mais que cela me dérange (ou dérange l’élève dans ses apprentissages), je leur montre aussi ma capacité à prendre du recul et à relativiser la gravité des faits.

S’offusquer sans cesse, tout prendre trop souvent comme une attaque personnelle ou tout formuler de cette façon (et on le fait parfois sans le vouloir), c’est cautionner ensuite que nos préadolescents prennent un peu tout pour une agression.

Valoriser les bons moments

Parfois, mes élèves sont au travail dans le calme depuis seulement deux minutes, mais je le leur signale, et j’exprime le sentiment que cela m’inspire : « Ouah, là, vraiment, vous êtes superbes, sages et calmes, et ça me rend vraiment heureuse de vous voir comme ça ». Ça peut sembler stupide, au premier abord, parce que le bonheur semble être un mot réservé pour les grandes situations, mais étant vraiment sincère dans mes propos, les élèves sentent bien qu’on a aussi le droit d’être heureux pour de petites choses.

Aussi, lorsqu’un élève se montre bienveillant envers un autres élève, qu’il se propose de l’aider, qu’il le soutient dans un moment difficile ou l’encourage, quand il l’intègre dans un jeu parce qu’il l’avait vu seul : j’exprime ma joie de le voir se comporter aussi honorablement et le félicite. Petit à petit, je remarque alors que l’élève qui a bénéficié de cette aide ou de ce soutient se met, lui aussi, à remercier celui qui lui a tendu la main.

Créer des opportunités

Je saisis chacune des occasions qui se prêtent à moi, mais je sais aussi, dès les premiers jours, en provoquer quelques unes. Je sors souvent la première en récréation, et il m’arrive donc régulièrement d’avoir droit à une petite minutes où il n’y a que ma classe dehors. S’organisent alors des jeux, mais il y a aussi souvent ceux qui sont laissés de côté. J’invite parfois ceux-ci à se diriger vers le groupe, ou parfois, j’invite le groupe à aller inviter cet élève isolé, en leur disant que ça me rend un peu triste de voir un élève tout seul, surtout que c’est un élève gentil (tous mes élèves sont gentils, même les plus durs, et je m’interdis d’en douter). Alors, ils se sentent investis d’une mission presque sacrée et se dirigent en masse pour accueillir à bras ouvert cet élève.

Ensuite, après la récréation (ou pendant), je mets un point d’honneur à féliciter les élèves, à leur dire ce que j’ai vu, et à quel point cela m’a fait plaisir. Je les félicite, en leur disant qu’ils m’ont tout l’air d’être des élèves merveilleux, d’une grande bonté. Finalement, je ne suis jamais déçue depuis que je pratique cette façon de faire. Ma conviction et mes paroles précèdent leurs comportements et je pense même que, sans doute, elle les oriente.

Eviter les comparaisons et les oppositions

Dans ma préparation de classe, c’est devenu un automatisme : j’évite toute situations qui pourrait mener à une comparaison ou à une opposition. Par exemple, je ne m’occupe jamais du pilier « coopérer/s’opposer » en EPS avant d’être certaine que mes élèves pourront se comporter correctement dans ce contexte.

Je ne donne jamais de note, je refuse les classements, les compétitions et je fuis tout ce qui pourrait les mener à se comparer les uns aux autres. S’il le faut, et si je ne trouve aucune autre solution, je m’arrange pour que les élèves ne fassent pas la même chose en même temps (fonctionnement en ateliers ou travail individualisé). Parallèlement, je les encourage toujours à se dépasser eux-mêmes, à observer leurs progrès, à faire de leur mieux.

Ainsi, on évite beaucoup de situations qui peuvent dégénérer en conflits.

Relativiser la défaite, ne plus se centrer sur la victoire

De même, pour mes séances de piscine, on nous proposait en formation un concours « garçons contre filles » dans les vestiaires, ou « classe contre classe » pour désigner les plus rapides et surtout les encourager à faire vite. J’ai préféré les mettre en compétition avec moi : ils devaient être plus rapides que la maitresse. Et évidemment, je félicitais chaque élèves qui me « battait ». A la fin, je leur ai même dis que si toute la classe était plus rapide que moi, ils auraient droit à un petit goûter. Alors ils se sont entraidés et à la fin, bien qu’un élève n’avait pas réussi (j’avais pourtant fait trainé), ils ont essayé de négocier, prétextant que je n’avais pas mis mon manteau : et j’ai accepté, en leur disant que d’habitude, ça ne comptait pas, mais qu’au fond, le plus important étaient leurs efforts et que j’étais tellement fière de leurs progrès que je voulais les récompenser. Si la maitresse accepte de « perdre » face à ses élèves, alors eux aussi peuvent « perdre » les uns face aux autres, et ce n’est plus si important.

En EPS aussi, en lutte notamment, je leur dis expressément que je regarde leur capacité à bien se comporter avec honneur, à accepter de perdre, à gagner avec modestie. Je leur fais parler de ce que leur opposant a bien fait, comment il lui a donné du fil à retordre et, petit à petit, sans que j’aie à le leur dire, ils se mettent même à se féliciter les uns les autres. Comme quoi, parfois aussi, la télévision peut leur apporter quelques beaux gestes (notamment les compétitions sportives).

Apprendre à se connaitre

Expliciter la notion de contrôle

Chaque début d’après-midi se fait par un petit temps calme. Les stores sont baissés à moitié et les élèves se reposent dans la pénombre. Progressivement, je les invite à écouter certains bruits, à diriger leur attention sur une chose ou une autre. Je leur fais découvrir le calme, le véritable calme. Je leur explique toute l’importance d’apprendre à se contrôler, à contrôler son attention, que ce soit pour apprendre ou que ce soit pour gérer ses émotions et les situations difficiles du quotidien. Quand une émotion est trop vive, réussir à retrouver son calme nous aide à résoudre des problèmes en utilisant notre cerveau, cet organe que nous entrainons toute l’année à l’école mais aussi en dehors.

Apprendre à s’écouter soi-même

Et puis, nous faisons parfois quelques exercices, des étirements, des automassages, pour prendre conscience de ce que ressent notre corps : de la fatigue, de la tension, etc. C’est aussi l’occasion de leur rappeler qu’on doit être bien à l’école : dans son corps et dans sa tête. Enfin, je les invite à écouter leur intérieur, en se bouchant les oreilles par exemple, et à l’exprimer ensuite par des mots s’ils le souhaitent. J’ai déjà eu un élève très agité (que je soupsonnais d’être précoce) me parler d’un volcan prêt à exploser ou d’une tempête, et ainsi prendre conscience de son agitation de certains jours.

Certains ont entendu parlé de « la pleine conscience », d’autres connaissent « Calme et Attentif comme une grenouille« . Je conseille d’ailleurs ce livre et ce CD pour ceux qui ne sauraient pas par quel bout commencer. Le travail que je fais est un peu dans cette veine-là. Ressentir les émotions, positives comme négatives, et les accepter, est un premier pas vers des rapports apaisés avec soi-même et, par conséquent, avec les autres.

Apprendre à anticiper les conflits

Enfin, au bout de quelques semaines, je commence à connaitre mes élèves, à reconnaitre sur leur visage la fatigue, l’agacement, la frustration. Aussi, je vais les voir avant même qu’ils aient eu le temps de faire une quelconque bêtise et leur fait part de mon observation : « Je te sens un peu agacé, tu veux m’en parler ? ». Ou alors, si je ne le sens pas d’humeur à s’étendre, je lui dis que je ne le sens pas très bien et que, dans ce cas, il faut qu’il fasse bien attention car on risque toujours de faire plus de bêtises quand on n’est pas bien par exemple. En les aidant à prendre conscience des émotions qu’ils ressentent avant même d’entrer en conflit (ce qui ne serait peut-être pas arrivé d’ailleurs), je les aide à reprendre le contrôle.

J’ai déjà parlé de l’importance que j’accorde à observer mes élèves (j’en parle notamment dans mon article de conseils aux professeurs qui débutent). Très tôt dans l’année, dès la première semaine, je les mets en activité de groupe, rien de très difficile, et je les observe interagir les uns avec les autres. Si je sens que c’est une classe où le travail de groupe pose problème, alors je les observe en récréation plus simplement. J’essaye de bien accorder un moment à chaque élève, j’observe ses gestes, son visage, ses paroles. Et puis, petit à petit, je commence à les « ressentir », à commencer à comprendre un peu comme ils fonctionnent. Bien sûr, si besoin, je me renseigne auprès des collègues aussi. Les parents sont toujours très agréablement surpris à notre premier rendez-vous quand, au bout de quelques semaines seulement, ils constatent que j’ai déjà bien compris comment fonctionnait leur enfant.

Apprendre à relativiser et ignorer

C’est surtout valable chez les petits, qui viennent à coup de « maitreeeeessssssseee » un peu trop souvent pendant les récréations pour pas grand chose. Alors je lui demande « Est-ce que c’est grave ? ». Il arrive qu’il réponde oui bien sûr. Je demande aussi si cela l’a blessé et s’il se sent capable de surmonter cela. S’il me répond oui, je lui exprime ma fierté, car cela signifie que c’est déjà un grand (ou que c’est un comportement qui prouve déjà une belle maturité s’il est déjà grand). Sinon, je passe à l’étape suivante : réglons le problème (voir ci-dessous). Je ne les juge jamais, même si moi je pense que c’est une broutille, et je leur signifie toujours qu’on a tous le droit d’être heureux et que personne n’a le droit de nous rendre malheureux. Aussi, s’il y a un problème et si on n’arrive pas à passer outre, il faut le régler.

Apprendre à s’exprimer et à écouter

Enfin, venons-en à la pratique : les élèves doivent apprendre à exprimer leurs sentiments et à entendre les sentiments des autres. Lorsqu’il y a un problème entre deux élèves, je les invite tous les deux à venir me voir. En premier lieu, je fais partir tous les élèves curieux qui voudront en savoir plus ou exprimer leur point de vue. C’est très important pour éviter les mises-en-scène des plus grands et c’est une habitude à prendre dès le plus jeune âge. Un conflit n’est pas un spectacle, c’est une affaire privée.

Je leur explique que je ne règlerai pas leur problème, que ce sera à eux de le faire « comme des grands » (ou « comme des adultes » pour des plus grands). Je suis là pour les aider s’ils en ont besoin, mais je suis sure qu’ils y arriveront sans que je n’aie rien besoin de dire. Savoir qu’ils ont ma confiance les met déjà dans une posture favorable. Chaque élève aura la parole : d’abord l’un, et l’autre devra l’écouter et ne pas lui couper la parole, car ensuite ce sera à lui de parler. Alors, chaque élève s’exprime l’un face à l’autre.

Il faut parfois insister pour qu’ils ne m’expliquent pas à moi, mais parlent bien à l’élève d’en face. Je guide parfois l’échange au début, en demandant : « et comment t’es-tu senti ? » ou alors « pourquoi as-tu agis ainsi ? » à celui qui a fauté. Je finis, quand nécessaire, par « quelle solution pouvez-vous trouver ? ». Le fait de se sentir écouté, et non accusé, le fait de savoir qu’il n’est pas question de punition mais bien de régler le problème, apaise considérablement les rapports entre élèves. Savoir que le pardon est possible évite aussi le mensonge, l’agressivité ou les accusations excessives.

Et si ça coince quand même ?

Parfois, ils n’arrivent pas à trouver de solution ou l’un n’arrive pas à pardonner à l’autre. Dans ce cas, je leur dis que je ne peux pas les obliger, et que c’est son droit, à celui qui ne pardonne pas. Je dis que je peux comprendre car il est peut-être encore trop fâché ou trop triste mais je précise que ça pourra changer. Que plus tard, peut-être qu’il pardonnera. Que plus tard, peut-être qu’ils pourront jouer ensemble à nouveau. Et il n’est pas rare que, par la suite, l’élève en question vienne me voir fièrement pour m’annoncer que, finalement, le problème est réglé. Je mets alors en valeur qu’il me semble beaucoup plus heureux comme ça et lui demande souvent de confirmer.

De même, si un problème s’éternise, je discute avec celui qui bloque la situation (ou les deux individuellement). Je lui demande comment il se sent, je lui demande s’il est heureux. Souvent, ce n’est pas le cas. Alors, je lui explique que le pardon, c’est aussi pour lui, que ça l’aide à aller mieux, à passer à autre chose. Je lui explique aussi que cela ne l’oblige pas à rejouer avec celui qui l’a blessé, ni à être son ami, mais que ça permet juste d’aller mieux et d’aller de l’avant. Pour certains, cela met parfois du temps.

Apprendre à devenir autonome dans la gestion des conflits

Au final, depuis que je pratique cette méthode, je constate de nettes améliorations. Peu à peu, les élèves ne viennent même plus me voir pour les problèmes anodins. Ils savent que la règle est qu’ils ne peuvent me consulter que s’ils ont déjà essayé de régler le problème par eux-mêmes ou que le problème est très grave (violence intentionnelle). Quand un élève fait mal à un autre, il vient me voir avec le blessé, me dire ce qu’il a fait et demander à pouvoir l’accompagner pour qu’il soit soigné, par exemple.

En fin d’année, je n’ai pratiquement plus rien à régler, les élèves viennent parfois m’exposer la situation pour me dire que c’est déjà réglé et je les en félicite à chaque fois. Ils sont très fiers de grandir ainsi, et ils le peuvent.

Et s’il y a vraiment trop de conflits ?

Depuis que j’agis ainsi, je n’ai jamais été débordée par les conflits. Cela dit, je sais comme les plus grands peuvent parfois être terribles, d’autant que les problèmes peuvent s’éterniser ou remonter à vraiment très loin en arrière. J’ai eu des CM1 qui se disputaient pour la même chose depuis la maternelle !  Dans ce cas, je pense qu’il est important de ne pas se laisser déborder. Il y a sans doute un temps hebdomadaire à prévoir pour la gestion des conflits, de manière prévue, cadrée et mesurée. Si vous décidez que ce sera 10 minutes par jour, alors ce sera 10 minutes. Une collègue utilise la technique des messages clairs une dizaine de minutes après chaque récréation, pas plus. Ça me semble fonctionner assez bien.

Il ne faut pas non plus hésiter à rappeler aux élèves que vous ne perdez pas le nord : on est en classe pour apprendre et si on prend trop de temps pour gérer les problèmes, alors on ne réalise pas notre mission. J’ai déjà vu certains grands faire des montagnes de petites choses, juste pour ne pas travailler.

Ne pas oublier non plus que les élèves qui refusent parfois de régler le conflit, de s’avouer vaincu, le font parce qu’ils aimeraient que l’enseignant prenne leur parti, en témoignage de l’affection qu’il lui porte. Leur amour propre peut aussi être en question. Aussi, il est important que tous les élèves soient rassurés de ce point de vue. On a beau nous avoir répété, dans les IUFM, que nous ne sommes pas là pour les aimer, il n’empêche qu’il s’agit d’enfants (même à 10 ans) et qu’ils ont besoin de cette sécurité affective. Qui plus est, je ne me vois pas nier l’évidence : je m’attache à ces élèves, les plus gentils comme les plus terribles, même ceux qui m’ont donné des cauchemars ! Cela dit, pour ce point, je vous renvoie à nouveau à l’article sur la gestion des comportements.

A l’échelle de toute une scolarité : l’efficacité de la continuité

Cette année, c’est la première année où je récupère des élèves d’une collègue qui fonctionne d’une façon similaire et je dois dire que c’est encore plus facile (et agréable) ! En CE2, les élèves se comportent déjà très bien et ont développé un grand sens de la solidarité qui n’est peut-être pas à toute épreuve, mais constitue une base solide sur laquelle construire. C’est une preuve de plus, s’il en fallait, que la continuité sur l’apprentissage explicite des émotions et du dialogue, mais aussi sur l’importance d’apprendre à ces élèves à gérer leurs problèmes par eux-mêmes sont essentiels.

Je pense que dans les milieux difficiles, en parler avec les collègues est très important. C’est surement tout aussi utile dans les milieux où il y a moins de problèmes cela dit. Même si tout le monde n’a pas exactement la même façon de faire, échanger sur ce point me semble capital. Il peut parfois même être nécessaire de s’y intéresser du point de vue du projet d’école pour les écoles où la difficulté est très importante.

D’ailleurs, il me semble que les nouveaux programmes ont maintenant pris en compte cette tendance qui se dessinait déjà dans les pratiques concernant l’apprentissage explicite des émotions et du dialogue. Et c’est une très bonne chose ! Je n’ai pas encore pratiqué de séance dédiée à ce sujet mais c’est une idée qui fait son chemin. Il peut être intéressant de définir quelques objectifs par année avec une progression à l’échelle de l’école. On peut apprendre à distinguer certaines émotions dès la maternelle par exemple, mais d’autres un peu plus tard. On pourrait demander aux élèves d’apprendre à se parler l’un à l’autre en maternelle, à utiliser un médiateur (le professeur) en début de cycle 2 pour s’en détacher progressivement en fin de cycle.

Enfin et pour finir, je soulignerais qu’il est important de ne pas oublier que nos élèves d’aujourd’hui, même s’ils sont petits, seront les futurs préadolescents et adolescents des collègues des niveaux supérieur. Même si les conflits ne semblent pas très importants en CP, il me semble primordial d’en profiter pour développer tout de suite des automatismes et de bonnes attitudes afin que, plus tard, ils aient déjà les moyens d’adopter la bonne posture face aux situations conflictuelles. Il ne s’agit pas d’ailleurs que des élèves de demains de nos collègues, il s’agit aussi des adultes et des citoyens que nous laisseront au monde… mais là, je risque de partir dans une envolée lyrique à propos de la profondeur de notre mission, alors je vais m’arrêter pour ce soir !

Pour finir, une petite vidéo proposée sur Facebook (merci à Li Se) :

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